L'appétit de la performance; un café avec Raphaël Gagné

Oct 06 2016 0 Comments Tags: Cannondale, cx, cycling canada, cyclocross, jeux olympiques, Mountain bike, mtb, olympics, Raphael gagné, shimano

On est au café Nektar, à Québec, un mardi après-midi de septembre. J’y rejoins Raphaël pour une petite entrevue, profitant du fait qu’il est à Québec pour quelques semaines. Souriant, il me  parle des différents cafés qu’il a ramené du Brésil, du travail sur son terrain, et prend des nouvelles sur mes projets. Bref, on allait parler de vélo, mais pas toute suite. 

«Qu’est ce que tu bois ? Je t’invite» me dit-il devant le menu.

Comme à chaque année, ici, le vent commence à se refroidir pour nous rappeler que l’été est fini, l’hiver s’en vient. Pour la plupart, c’est bientôt le temps de changer les pneus sur l’auto, fermer la piscine, corder le bois. Pour Raphaël Gagné, c’est tout ça, mais c’est aussi surtout le temps de ranger le vélo de montagne et se préparer pour une saison de ce qui, selon moi, est l’un des sports les plus exigeants au monde: le cyclocross. 

Mais pas cette année.

Cette année, Raphaël a décidé de mettre une croix sur le cyclocross, du moins, sur la majorité de la saison.

Depuis son retour de Rio, Raphaël a dû prendre ça plus smooth qu’à l’habitude, s’imposant lui-même une longue et parfois pénible période de repos, qui pour l’athlète de Lac Beauport, est plutôt inhabituelle.

«Le cyclocross, cette année, c’est pas une priorité. Normalement, je serai aux championnats canadiens à Sherbrooke, pour y défendre mon titre. En me privant du reste de la saison de CX, j’avoue que mes attentes sont plutôt basses, je n’arriverai pas là au même niveau que les autres gars. C’est un sacrifice que je dois faire; ça me manque terriblement, mais la vraie priorité, c’est le vélo de montagne. En ce moment, c’est de retrouver la fraicheur, me remettre à l'entrainement rapidement, et préparer la prochaine saison.»

En 2015, Raph avait connu (de loin) sa meilleure saison à vie: Champion de la série Américaine US Cup au printemps, il accumulera les top 15 en coupe du monde, raflera les titres de Champion Canadien et Champion des Jeux Panaméricains de vélo de montagne, et terminera la saison Champion Canadien de cyclocross. La cerise sur son sundae? Raph signera par la suite un contrat pro au sein de l’une des plus grosses équipes de vélo de montagne sur le continent, et ira inscrire son nom au sommet de la liste provisoire de l’équipe nationale pour la sélection olympique de Rio 2016. 

«J’avais vraiment faim » dit-il en parlant de sa saison 2015. 

«L’enjeu (la sélection olympique) était tellement gros, j’étais hyper motivé à tout donner, en entrainement comme en course. 

À l’origine, mon plan était de mettre moins d’accent sur les courses de début de saison, pour peaker en juillet et garder la forme jusqu’à l’automne. On a connu le mois de février le plus froid en cent ans, et je l’ai passé au Québec, au complet. Je n'avais vraiment pas prévu être aussi performant en Mars-Avril” dit-il, avec un petit sourire en coin."  «Mais j’ai presque tout gagné...»

«Ensuite, j’ai vraiment flotté, toute la saison. C’est facile de continuer quand on accumule les succès !» raconte-t-il. Il continuera sa saison, collectant  les médailles comme des stickers dans un cahier Canada.

En 2016, Raph portait des nouvelles couleurs, celles de Cannondale 360Fly p/b Sugoi. «C’était un objectif depuis quelques années de passer dans une équipe avec autant de ressources. J’ai eu de très belles années chez Rocky Mountain, mais pour progresser, j’avais besoin de passer à l’étape supérieure. Avec Cannondale, on partage la même vision, et nos objectifs à long terme sont alignés. C’est un fit naturel »

Quand à la pression de courir pour une nouvelle équipe, surtout dans une saison olympique, Raphaël affirme l’avoir bien gérée.

«La pression de performer, c’est moi-même qui me l’impose, et je suis le premier déçu si je ne performe pas à la hauteur de mon potentiel»

Cette déception, Raphaël l’a vécue le 21 août dernier, à Rio.

  «On s’en est parlé l’hiver dernier. Mes objectifs étaient clairs: je voulais aller aux Olympiques, et bien que ce soit un exploit, le simple fait de m’y rendre n'était pas suffisant. Je voulais y être dans la meilleure forme de ma vie, et livrer la meilleure performance possible le jour de la course.»

Raphael Gagné - Rio 2016

(C) photo by Canadian Cyclist - www.canadiancyclist.com

«J’avais la forme et la motivation. J’étais fort, et j’étais fit. Je peux dire que j’ai donné le meilleur de moi-même cette journée-là »

Malheureusement, la performance n’était pas au rendez-vous.  

« La déception que j’ai vécu à Rio, c’est un peu le résultat des 24 derniers mois, où j’ai tout donné, en entrainement comme en course. (...) Je ne me contente pas de peu, et on risque gros en donnant tout. Il est normal d’accumuler de la fatigue en s’entrainant toujours plus fort pour s’améliorer.

La motivation était dans le tapis. Je n’ai pas eu les résultats espérés à Rio, non pas par manque de volonté, d’efforts ou de préparation, mais selon moi par manque de fraicheur ... 

«D’habitude, je gère bien la fraicheur au fil de la saison, l’an passé en est un bon exemple. J’ai commencé l’année en lion, et après un repos forcé en juin, je suis revenu en force pour performer là où ca comptait le plus en vélo de montagne et en cyclocross (...)

En 2016, l’enjeux olympique, et la motivation qui vient avec, a mis de l’ombre sur les signes de fatigue qu’habituellement on aurait vu venir.»

Le lien entre la fraicheur psychologique et la fraicheur physique ?

« Absolu. Les deux sont tellement étroitement liés, qu’ils surviennent souvent en même temps, et sont difficiles à différencier. Dans mon cas, et j’imagine, pour bien d’autres athlètes, ca ne se traduit pas seulement en manque d’énergie, mais surtout d’appétit. On ne parle pas d’appétit à table ici, mais de l’appétit à l'entrainement, sur la ligne de départ, dans le dernier lap. L’appétit de l’effort, de la souffrance.

En tant qu’athlète professionnel, cet appétit est essentiel, c’est ca qui permet de repousser les limites. 

Quand la souffrance devient pénible, c’est souvent dû à l’accumulation de fatigue, à un manque de fraicheur.

La place du fun

C’est toujours un sujet étrange à aborder avec les athlètes professionnels. En un sens, ils gagnent leur vie en faisant ce que beaucoup d’entre-nous prendront des vacances pour faire. Ils y sont arrivés parce qu’ils ont su tout sacrifier, et parce que dans bien des cas, ils possèdent quelque chose que peu de gens ont: ils prennent plaisir en la souffrance.

«Quand t’as du gaz, que tu te sens frais, c’est l’fun. Parfois, je sens que je pourrais continuer à souffrir indéfiniment. Le niveau de fun est étroitement lié aux performances, en une sorte de cercle vicieux. Je carbure à la performance; plus je performe, plus j'ai de fun, et plus la motivation est haute.» 

«Mais quand la souffrance devient pénible, c’est une autre chose. Il faut voir les signes de fatigue venir, avant que ca n’affecte trop les performances, là où ca compte le plus.»

La recette de la performance

En vélo, on met souvent l’accent sur la forme. On parle de watts, de Ftp, d’endurance, de l’importance du poids, et de faire «le métier» . Ce sont des attributs qui se développent avec de la discipline, de l’entrainement, du travail. Et personne ne pourra le nier, ce sont là des ingrédients cruciaux à la performance en vélo.

«Mais selon moi, l’un des éléments les plus importants pour performer en vélo de montagne c’est la fraicheur. Et ça, on en parle pas souvent. La fraicheur, c’est plus que du repos, c’est un état d’esprit, et ca a directement un impact sur l'appétit à se  dépasser, à repousser les limites, à se faire souffrir. (...)

C’est ce que ca prend pour sortir s’entrainer quand il pleut, pour attaquer quand c’est difficile. C’est l’appétit à l’entrainement comme en course. Et c’est essentiel pour moi. Sans ça, je ne peux pas performer. »

«Ma recette, c’est l’écart entre fitness et fraicheur. Ca ne me donne rien d’être super fit, mais pas très frais, je l’ai vécu à Rio. D’un autre côté, en début de saison je suis souvent moins fit que les autres gars du peloton, mais je suis plus frais. J’ai gagné plusieurs courses comme ca. » 

Le challenge, c’est donc de gérer la fraicheur tout au long de l’année, et ca passe par de la planification, du repos, et parfois des impondérables comme des maladies, ou des blessures, à travers des courses de sélections, des camps d’entrainement et des compétitions à l’étranger. 

What’s next ?

«Je vais continuer à récupérer encore quelques temps. Mis à part les championnats canadiens de cyclocross, je mets l’accent sur des entrainements légers, je fais du hiking, un peu de course à pied, je roule avec ma copine et des amis. L’objectif maintenant, c’est 2017. Je veux revenir en force au printemps, fit, et surtout frais.»

«Et bien que je revienne tout juste de Rio, je commence déjà à penser à Tokyo 2020. J’ai appris beaucoup dans les derniers 2 ans, j’ai incorporé davantage de science dans ma préparation, entre-autre avec l’utilisation de capteurs de puissance et d’une plateforme d’entrainement qui me donne un meilleur aperçu de mon niveau de fraicheur au fil de la saison.  (...) Je crois que je suis un meilleur athlète et c’est très prometteur pour le prochain cycle olympique. Tant que j’ai du fun à m’entrainer et à courser, je n’ai aucune raison d’arrêter, je n’y ai même jamais pensé. Je vois encore très loin et je compte encore profiter au max de chaque occasion de performer et de m’améliorer. Le meilleur est à venir ”

 Photo credits @canadiancyclist @shimano 



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